Photo d'une rivière.

Paysans planétaires

Entre 1961 et 2016 le nombre d’humains sur Terre a doublé et la superficie mondiale des terres cultivées par habitant a été divisée par deux 1. Et selon les projections des Nations Unies, la population mondiale devrait augmenter de 2 milliards de personnes au cours des trente prochaines années, passant de 8 milliards actuellement à 9,7 milliards en 20502. Dans ces conditions nouvelles, comment la Terre peut-elle rester habitable pour tous ?

Laboratoires pour des futurs habitables

En 2007, nous avons créé le journal La Planète Laboratoire, à partir de l’intuition que d’une « planète usine » il était nécessaire de passer à l’analyse d’une « planète laboratoire » où le « risque acceptable » est la variable d’ajustement d’expérimentations à échelle 1. Nous postulions alors que l’année 1945 était la date symbolique de ce passage, avec la bombe atomique comme marqueur et symptôme. Nous commencions tout juste à entendre parler de « Grande Accélération » et d’Anthropocène mais il était déjà clair que la construction de la surveillance environnementale avec son appareillage allant des micro-capteurs de mesures terrestres à l’observation satellitaire, venait directement des technologies et des méthodologies issues de la dissuasion nucléaire de la Guerre froide. Sans le déploiement de ce complexe militaro-industriel, nous comprenons aujourd’hui qu’il n’aurait pas été possible de définir ni la Grande Accélération, ni l’Anthropocène : la surveillance continue d’indicateurs du Système Terre en est un héritage indirect. Les institutions elles-mêmes, et la technocratie qui les accompagne, le sont également. Nous avons donc voulu pointer la « Bombe Anthropocène »3 qui fut déclenchée au tournant des années 1950 et le caractère « alien » de la conquête de la Terre par les ordinateurs4.

Mais comme l’a souligné l’historien des sciences Christophe Bonneuil, la prise de conscience du « tournant planétaire » remonte bien plus loin que la vue de la Terre depuis la Lune, ou que la création de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. Il nous rappelle que si la communauté historienne concède désormais l’existence d’une « conscience de la globalité » depuis au moins le XVIe siècle, les « régimes de planétarité » sont encore largement à éclaircir5. Et comme l’a écrit Gayatri Chakravorty Spivak en 1999, « Le globe est sur nos ordinateurs. Personne n’y vit. »6 La philosophe indienne encourage depuis cette époque à sortir de la vision techniciste du « globe » perçue comme envahissant et commandant la planète, pour porter un regard « planétaire » qui serait du côté de la rencontre avec cet autre que nous habitons et ces altérités avec qui nous cohabitons sur Terre.

Alors que les conditions d’existence se détériorent toujours davantage, tant sur le plan écologique que social et humain, c’est cette direction que nous proposons de prendre ici. Dans les colonnes de ce numéro nous imaginons un futur paysan et néo-paysan, un futur inventé par les paysans planétaires, organisés en territoires divers, cultivant des biotopes plus hétérogènes, plus démocratiques, et donc plus habitables que ceux des cités impériales. Le journal ouvre ainsi ses pages à un cahier central à la récente initiative Soil Assembly et y développe quelques-unes des expériences, réflexions et enquêtes collectées au sein de ce réseau émergent.

Le futurisme qui nous guide ici - celui des paysans qui ont montré leur capacité millénaire à façonner des paysages vivants, et celui des néo-paysans qui inventent des nouvelles formes d’arts agricoles, pédagogiques et sociaux - est solidaire de la Terre et de son destin. Il ne prétend pas accélérer la biosphère et les êtres vivants, comme on accélère l’évolution de la technosphère à coup de capital. Il cherche plutôt à épaissir le vivant, à densifier les êtres, en accroître la consistance. Ce numéro de La Planète Laboratoire ne quitte pas la Terre mourante en vue de la Lune ou des étoiles, il porte le regard vers nos sols, nos bocages, nos forêts, nos montagnes, nos déserts, nos rivières, nos mers et le monde grouillant qui les peuple.

1 Elle est passée d’environ 0,45 hectare par habitant en 1961 à 0,21 hectare par habitant en 2016 (FAO, Land use in agriculture by the numbers, 07 May 2020).
2 https://www.un.org/fr/global-issues/population
3 Ewen Chardronnet, "La Bombe Anthropocène", AOC, 28 March 2024.
4 Voir les numéros précédents de La Planète Laboratoire.
5 Christophe Bonneuil, "Der Historiker und der Planet. Planetaritätsregimes an der Schnittstelle von Welt-Ökologien, ökologischen Reflexivitäten und Geo-Mächten", in Frank Adloff et Sighard Neckel (dir.). Gesellschaftstheorie im Anthropozän, Frankfurt, Campus, 2020, pp. 55- 92.
6 Gayatri Chakravorty Spivak, Imperatives to Re-Imagine the Planet (Vienna: Passagen Verlag, 1999), 44. Cité dans Jennifer Gabrys, "Becoming Planetary", e-flux Architecture, 2018.

Source

La Planète Laboratoire n°6 - Mai 2024 [pdf]
Paysans Planétaires - Assemblée des Sols

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